Deux chiffres qui vont en sens inverse
Anthropic a déposé lundi son formulaire S-1 auprès de la Securities and Exchange Commission américaine, demandant la cotation d’actions ordinaires de classe A sur le Nasdaq Global Select Market sous le symbole « ANT ». Le prospectus préliminaire laisse en blanc le nombre d’actions et la fourchette de prix, comme c’est l’usage à ce stade. Les comptes, eux, ne sont pas en blanc.
Les revenus des six mois clos le 30 juin 2026 atteignent 16,29 milliards de dollars, contre 1,16 milliard sur la même période de 2025. Les charges d’exploitation s’élèvent à 16,98 milliards, laissant une perte opérationnelle de 693 millions — plus faible en valeur absolue que les 2,14 milliards un an plus tôt, sur quatorze fois plus de revenus. Sur le seul deuxième trimestre, Anthropic affiche un résultat opérationnel positif de 974 millions pour 11,6 milliards de revenus, soit une marge opérationnelle de 8 % contre –152 % au même trimestre de 2025.
La perte nette du semestre est de 80,75 milliards. L’essentiel tient à une seule ligne : une charge de 72,39 milliards au titre de la variation de juste valeur d’obligations convertibles, de passifs dérivés et d’accords simples sur fonds propres futurs. Le document précise que cette charge découle « principalement d’une hausse de la juste valeur de nos billets à ordre convertibles en circulation résultant d’une hausse de notre valorisation d’entreprise ». Autrement dit, la perte grossit à mesure que l’entreprise prend de la valeur, et ces billets devraient être réglés en actions et non en numéraire. Une autre charge de 8,76 milliards figure en charges diverses.
Huit fournisseurs de calcul, nommés un par un
Le prospectus détaille les engagements d’Anthropic sur le calcul. Il cite au moins 44,9 milliards de dollars avec Microsoft entre novembre 2026 et mai 2033 ; au moins environ 114,5 milliards avec Google entre avril 2026 et juillet 2033, plus une estimation de 125 à 150 milliards de capacité TPU supplémentaire livrée entre 2028 et 2031 ; et au moins 110,0 milliards avec Amazon entre mai 2026 et avril 2036. Les trois sont décrits comme dus indépendamment de l’usage réel.
En dessous figurent des accords allant jusqu’à 120,5 milliards avec SpaceXAI LLC — l’entité que le document identifie comme l’ancienne X.AI LLC, désormais filiale à 100 % de Space Exploration Technologies — qui atteindront environ 3,1 milliards par mois une fois toute la capacité livrée, ce qu’Anthropic attend en décembre 2026. S’y ajoutent jusqu’à environ 44,6 milliards avec Nscale, environ 41,3 milliards avec Lambda, plus de 20,0 milliards attendus au titre d’un accord de fourniture matérielle avec AMD, et quelque 161,2 milliards de loyers hors intérêts sur des baux d’équipement de cinq ans avec Broadcom.

En face, le bilan au 30 juin portait 112,4 milliards de trésorerie et équivalents, 19,3 milliards de placements à court terme et 2,5 milliards de trésorerie affectée. La ligne qui totaliserait les obligations contractuelles est l’un des chiffres laissés en blanc dans ce projet.
La gouvernance qu’un investisseur est invité à accepter
Anthropic est constituée au Delaware en public benefit corporation, et la structure du capital le reflète. Juste avant l’offre, la société émettra une unique action de classe F au profit d’une société à responsabilité limitée dont les seuls membres sont les sept cofondateurs. Cette action unique porte des droits de vote égaux à 50,1 % du pouvoir de vote total sur les questions soumises aux actionnaires, et aucun droit économique.
Par ailleurs, le Long-Term Benefit Trust détient des actions de classe T et a le pouvoir d’élire et de révoquer les administrateurs de classe T, qui constitueront selon le document une majorité du conseil. La classe T n’a pas d’autres droits de vote d’actionnaire ni de droits économiques. Les salariés autres que les cofondateurs détiendront des actions de classe E, qui votent sur des sujets limités et n’ont pas de droits économiques ; les partenaires stratégiques détiennent des actions de classe N sans droit de vote. Anthropic indique répondre à la définition de « controlled company » du Nasdaq.
Ce que le document dit de ses clients
Aucun client n’a représenté plus de 10 % des revenus sur les neuf mois clos le 30 septembre 2026, et les cinq premiers en ont représenté environ 25 % à eux seuls. Les clients générant 100 000 dollars ou plus sur douze mois glissants sont passés de plus de 950 un an plus tôt à plus de 11 900. La rétention nette des revenus s’établit autour de 900 %.

Anthropic chiffre son effectif à environ 5 300 personnes fin septembre, pour un revenu par salarié supérieur à 6,6 millions de dollars sur douze mois glissants, et affirme que plus de 90 % des contributions à sa propre base de code en septembre 2026 ont été écrites par Claude.
Le prochain document à surveiller est l’amendement qui renseignera la fourchette de prix et le nombre d’actions. Vingt-deux établissements placeurs sont listés, menés par Goldman Sachs, Morgan Stanley, J.P. Morgan et Citigroup.